L’interview de Robert Charlebois (”Sud Ouest Dimanche 29 juin 2008)
Quebec. Bastion de la francophonie, la ville de Québec
célèbre son 400e anniversaire jeudi prochain. Mais la fête n’éclipse pas les
inquiétudes quant à l’érosion du français. Robert Charlebois témoigne

“Il y a quelqu’un qui baisse les bras sur la
francophonie”
Recueilli par Jean-Denis Renard
On n’arrête
plus Robert Charlebois. Après une éclipse à la fin du siècle, le plus renommé
des chanteurs québécois est revenu sur le devant de la scène depuis trois ans.
Il vient de sortir «_Le meilleur du pire_», une compilation de ses titres qui
embrasse surtout la décennie 80. Et il continue à chanter, cette semaine chez
lui au Québec, en Belgique au mois d’août et sûrement en France l’an prochain.
Figure de proue de la chanson francophone, il pose un diagnostic préoccupant
sur la place du français dans la société québécoise. Mais à 64 ans - cet
entretien a été réalisé mercredi, le jour de son anniversaire - il est plus que
jamais prêt à en découdre sur le sujet.
Vous sortez « Le meilleur du
pire », une compilation de vos chansons qui couvre principalement les
années 1980. Il y a de l’autodérision dans ce titre ?
Avec les
années, on peut dire que j’ai acquis un baccalauréat en autodérision. Je m’en
vais vers un doctorat, je crois. Il y a tout de même un paquet de chansons de
cette époque que je jetterais à la poubelle si je les écrivais
maintenant ! Mais bon, on les commence, alors on les termine. Et puis si
on les fait jusqu’au bout, c’est parce qu’on les aime. Ce ne sont pas de mauvaises
chansons, en fait. Quand j’ai sorti « Moi Tarzan, toi Jane », des
gens venaient me voir avant mes spectacles pour me dire « dis donc,
j’espère que tu ne chanteras pas ça hein ! » Habituellement, les fans
ont plutôt la démarche inverse… Elles ne sont pas insignifiantes ces chansons, elles
sont ratées pour une raison ou pour une autre. Les thèmes musicaux en sont
surchargés, c’est comme un beau costume avec des manches trop longues. Sur
« C’est pas physique, c’est électrique », les 48 pistes étaient
pleines et pourtant on trouvait le moyen de rajouter un son d’hélicoptère
(grand rire). Quand j’ai fait une chanson sur Jean-Paul II, je crois que même
si j’avais téléphoné à Quincy Jones, il ne me l’aurait pas sauvée ! Il y
en a une qui s’appelle « Coup de soleil », terrifiante ! La pire
de toutes ! J’ai conservé les versions originales, histoire que les
défauts se remarquent encore plus. Ce sont des choses dont j’ai appris à rire
avec les années. Mettre tout ensemble sur un album aujourd’hui produit une
empilade kitsch du meilleur effet. Je revendique le droit à la connerie, je
l’ai toujours fait. J’ai aimé Léo Ferré mais Dalida aussi. Donc… Je promets aux
gens d’être agréablement déçu.Mais à l’époque, les critiques vous
touchaient-elles ?
Je ne
trouvais pas ça drôle du tout, non non ! C’est avec les années que l’on
apprend à tourner en dérision ses propres travers. Il faut bien que vieillir serve
à quelque chose.Vous avez sorti trois albums en
l’espace de quatre ans en reprenant votre ancien répertoire : « Tout
écartillé », « Au National » et maintenant « Le meilleur du
pire ». C’est un rythme de jeune homme…
Oui mais
c’est effectivement un travail à partir de chansons anciennes. Je ne sais pas
où part le disque de nos jours. Le téléchargement a changé Le combat pour la défense de la
chanson francophone est-il pour vous d’une actualité semblable à ce qu’il était
dans les années 60 ?
Plus que jamais.
Comme disait Victor Hugo, « ceux qui vivent sont ceux qui luttent ».
Et de ce point de vue, c’est peut-être une bénédiction d’être submergé dans un
océan de 400 millions d’anglophones, les Canadiens anglais n’étant que quelques
Américains déguisés ! (rire) Qu’on fasse du funk, du rap, du heavy metal,
n’importe quoi, même de la guimauve, le fait de le faire en français est déjà
un engagement en soi. Le joual, le patois, tous les patois d’ailleurs, comme
l’argot français à la manière de Renaud, apportent à la chanson une coloration
très loin d’être négligeable. Souvenons-nous que le rock et le blues américains
viennent du slang, la langue des coupeurs de canne et des camionneurs. Procéder
de la même manière en français, c’est magnifique. En revanche, je n’aime pas
que la chanson soit bâclée ou insignifiante à partir du moment où elle est en
français. Il faut que les chansons soient des petits bijoux même si l’on dit
que c’est un art mineur. Il n’y a pas de limites à la poésie, il n’y en a pas
non plus à Est-ce à dire que la chanson
française se doit de postuler à l’excellence là où la chanson anglophone peut
se permettre le luxe de l’insignifiance ?
Oui,
l’anglais peut se permettre ce luxe même si je viens de rééditer mes pires
succès ! Même si on n’a rien à dire, il faut que ce soit bien dit, c’est
l’adage numéro un.Quand vous avez participé à la
Super-Francofête avec Gilles Vigneault et Félix Leclerc en 1974, vous étiez sur
un registre à la fois artistique et militant. A quoi ressemble le militantisme
francophone aujourd’hui ?
Il faut
être absolument intransigeant avec l’usage de notre langue. Ce qui a changé
dans le contexte actuel, c’est que le Canada n’est plus vraiment l’ennemi du
Québec. C’est un partenaire commercial, on discute péréquation et comptabilité
avec lui. Les jeunes Québécois sont beaucoup plus préoccupés par la
mondialisation, qui est inéluctable, et par l’écologie. L’indépendance… (un
temps de réflexion) On l’a en définitive, on vit dans le pays le plus libre au
monde. Je regardais une émission à la télé l’autre jour à l’occasion de la fête
de la Saint-Jean, les gens sont payés par le gouvernement fédéral pour chier
sur les fédéraux, c’est extraordinaire ! Vous voulez tourner un film contre
le Canada ? Mais venez donc ! Venez, on va vous donner
l’argent ! En France aussi vous bénéficiez d’une grande liberté avec les
Guignols et tout ce courant. Cependant, si vous publiez une photo dans
Paris-Match, vous pouvez perdre votre place ! (1) Votre liberté est
contrôlée, le Canada vous devance de quelques longueurs.Vous êtes pourtant pétri d’influences
américaines. Vous avez tourné avec des artistes de la stature de Janis Joplin,
vous citez Led Zeppelin dans « Le révolté ». N’avez-vous jamais eu la
tentation de chanter en anglais une partie de votre répertoire ?
Jamais de
chanter mais d’écrire en anglais, oui. Il ne suffit pas pour ce faire de
transcoder des idées du français en anglais, il faut maîtriser tous les trucs
de la langue pour devenir un poète à Si vous ne l’avez pas fait, c’est
parce que vous étiez plus à l’aise en français pour travailler les mots ou
parce que vous vous interdisiez politiquement d’écrire en anglais ?
Politiquement,
je ne m’interdirais pas d’écrire en anglais. Ne serait-ce que pour communiquer
avec les anglophones si j’avais l’habileté de le faire. Je suis un
auteur-compositeur, faire des chansons requiert du temps. C’est un choix que de
ne pas devenir Cole Porter. Je ne peux pas faire le tour de la Terre en
chantant mes chansons dans toutes les langues, je respecte Aznavour qui l’a
très bien fait en espagnol et en anglais, mais ça ne me correspond pas.L’usage du français dans les arts
comme dans la vie quotidienne est-il menacé au Québec ?
Il n’est
pas menacé qu’au Québec ! Il l’est sur toute C’est le vieux reproche du Québec
envers la France…
Mais la
France baisse les bras bien au-delà du seul domaine de La situation continue-t-elle de se
dégrader ?
Oui. En
France, vous employez de plus en plus de mots anglais. Ici au Québec, c’est la
dégradation de la structure de la langue que l’on doit déplorer. La dégradation
grammaticale. Des phrases construites n’importe comment, des fautes de
conjonction, d’accord, de temps, des mots masculins employés au féminin et
vice-versa. Tout cela sonne comme des fausses notes à mes oreilles. Ca me fait
mal. Beaucoup de gens y sont insensibles. Quand ils entendent « si
j’aurais », ça ne les touche pas le moins du monde. Sans mépriser la
personne qui commet une telle faute, je me dis « Mon Dieu quel manque
d’éducation »…Paradoxalement, vous avez toujours
intégré dans vos paroles le parler de la rue, la langue des gens simples, le
joual (3)…
Tout d’abord,
ce n’est pas parce qu’un texte est en joual qu’il est génial. Tout le monde
n’est pas Michel Tremblay. Le joual, le langage des gens de la rue, sert de
cache-misère pour des gens qui ne savent pas écrire. C’est très loin de ce que
j’ai essayé de faire. Si on pense qu’il suffit de truffer un texte de gros mots
ou de blasphèmes pour faire une bonne chanson, j’aurais complètement raté mon
coup. Mais je revendique Vous chantiez « Vivre en ce
pays, c’est comme vivre aux Etats-Unis ». Vous diriez la même chose
aujourd’hui ?
De plus en
plus. A l’époque, M. Trudeau se tenait quand même debout devant les Américains,
les Québécois l’ont à la fois aimé et détesté pour cela. M. Harper (4), je ne le
connais pas, mais il est inquiétant d’entendre dire qu’il est très
intelligent ! Il n’y a plus rien qui le distingue des Américains.Vous voit-on en France
bientôt ?
Non, en
Belgique le 23 août sur la Grand-Place de Bruxelles. A l’automne, je joue au
Québec, et ceci jusqu’à Noël. Janvier-février, c’est ma retraite sacrée aux
Antilles. Il va falloir attendre 2009 je crois ! (1)
Allusion au licenciement d’Alain Genestar à Paris-Match après la publication
d’une photo de Cécilia ex-Sarkozy au côté de Richard Attias .
(2)
Société des auteurs, compositeurs et éditeurs de musique.
(3)
S’il répond à plusieurs définitions, le joual s’entend surtout comme le langage
populaire des Québécois.
(4)
Stephen Harper est le Premier ministre du Canada.

























